| Jakob GAUTEL & Jason KARAÏNDROS |
| Notre proposition pour la Médina de Tunis est de faire revivre deux traditions populaires de la Tunisie : le théâtre d'ombres et les contes populaires ; de les réinterpréter et de les actualiser. |
| Elle s'articule en trois parties complémentaires qui pourront se déployer dans le même lieu. Karakouz et les contes au XXIe siècle Notre projet consiste à créer une pièce de théâtre d'ombres basée sur les contes populaires, revisités et réactualisés. " Par nature, donc une pièce de comédie où le monde est représenté à travers le prisme de l'excès et de la métamorphose ; où la dilatation et la contraction de l'apparente réalité provoquent des fissures qui mettent au jour les réalités profondes de l'homme. " (K. Mustakidou) Nous proposons : - de rencontrer à Tunis des anciens joueurs de Karakouz ainsi que des conteurs afin de nourrir ce projet, - d'écrire le scénario d'une nouvelle "pièce" avec la collaboration de personnes du monde littéraire et / ou théâtrale, - de réaliser nous-mêmes (en carton, en assemblage d'objets) des marionnettes et décors, ou alors de travailler avec des artisans du cuir pour en créer des nouvelles, - de collectionner dans le souk ou de créer, nous-mêmes ou avec des artisans, ces objets "magiques" qui jouent souvent un rôle clé dans les contes, comme une chaussure, une bague, une glace, une plante, une lampe magique, une épée " ou justement une clé ; et de les intégrer dans la pièce de théâtre d'ombres comme accessoires des protagonistes. - de monter une scène (probablement sur l'estrade de la Medersa), L'autre partie de notre proposition fera honneur aux djinns, aux esprits bienveillants qui protègent les maisons dans la tradition populaire. Il s'agit de l'installation d'une "sculpture interactive", pièce déjà réalisée et exposée dans maints contextes et pays différents : le "Détecteur d'anges", un objet simple et magique qui invite à la méditation et qui, par son rapport au silence, crée un "microclimat" et un sentiment de sérénité et de communication entre les visiteurs : Détecteur d'anges "Un ange passe" - un moment de silence devenu rare dans notre société hantée par le horror vacuï visuel et sonore. L'homme, par un effet d'adaptation évolutive, ne supporte plus le silence et tend, consciemment ou non, à éviter cet élément perturbateur et indésirable. Notre Détecteur d'anges est un dispositif à détecter le silence. Il capte tout son dans son entourage. Quand le silence règne, une lampe s'allume. Au moindre bruit celle-ci s'éteint de nouveau. Le Détecteur d'anges devient ainsi un phare invitant l'ange qui passe à un moment de repos. Un dialogue (silencieux) avec l'ange ainsi attiré peut s'instaurer. |
| Jakob Gautel et Jason Karaïndros, un devoir d'imagination accompli |
| par Guy Tortosa |
| La première fois que je vis une uvre de Jakob Gautel, ce fut à Paris sur un quai de métro. J'avais remarqué depuis quelque temps déjà que les bancs traditionnels sur lesquels les " clochards " pouvaient naguère encore s'étendre avaient été remplacés par des sièges au design si bien étudié que nul désormais ne pouvait plus s'y allonger. Ce jour-là, ces sièges en plastique thermoformé dessinaient toujours une parfaite perspective orangée mais ils étaient vides, aucun voyageur ne songeait à s'y assoir. Au centre de chaque dossier, une étiquette autocollante indiquait : " Réservé aux sans-abris ". Quelques jours plus tard, les employés de la RATP chargés du nettoyage reçurent l'ordre de faire disparaître ces inscriptions si bien imprimées que, dans un premier temps, ils les avaient prises pour un nouveau règlement. Je connus le travail de Jason Karaïndros un peu plus tard grâce à un film vidéo dans lequel le jeune artiste grec luttait avec une caméra qui tentait de saisir l'image de son visage. Pour se protéger Jason Karaïndros tendait son bras droit en direction de l'objectif et dressait verticalement son index afin de tenter de disparaître derrière cette fragile protection. Il ressortait de cet exercice silencieux, de cette danse infernale entrecoupée de nombreux soubresauts, une impression d'éreintement qui faisait songer au supplice de Sisyphe. Leur film semblait dédié à la star harcelée par les paparazzi aussi bien qu'au téléspectateur pourchassé lui-même par les produits du marketing cinématographique ou télévisuel. J'ai connu plus tard le travail commun de Jakob Gautel et de Jason Karaïndros grâce à la version portative du " Détecteur d'anges ". Il s'agit d'un petit instrument composé d'un socle en bois dissimulant un dispositif électronique sensible aux moindres sons, d'une petite ampoule reliée à ce dispositif et d'une cloche en verre assurant la protection de l'ampoule. Quand le silence s'installe autour du " détecteur " et que celui-ci est branché, le filament de l'ampoule entre en incandescence et demeure ainsi allumé jusqu'à ce qu'un bruit, même ténu, provoque l'extinction du faible souffle lumineux. Cet objet merveilleux, dont l'usage est recommandé en hiver, saison propice aux anges, annonce une version " monumentale " que Jakob Gautel et Jason Karaïndros aimeraient installer un jour dans un square ou sur une place en remplacement d'une fontaine ou d'une statue ... L'Allemand Jakob Gautel et le Grec Jason Karaïndros, appartiennent à une communauté d'artistes qui, en dépit de la précarité économique ambiante, on devrait plutôt dire " grâce à elle ", ont fait le choix de travailler dans l'espace public, dans les courants d'air, à distance respectueueuse des lieux préparés pour les recevoir ... Entre leurs doigts, la pauvreté est richesse, elle atteste un choix, elle est l'expression d'une solidarité et d'une interprétation généreuse du monde. Leurs uvres sont écologiques car elles sont faites de peu de chose et occupent un espace restreint, un espace dont l'esprit et le rêve constituent la véritable étendue. J'apprécie en particulier que leurs uvres n'attendent pas pour " avoir lieu " les autorisations administratives ou les commandes publiques. On sait qu'à attendre ainsi, Yves Klein et Felix Gonzalez-Torres sont morts sans avoir jamais vu la réalisation de leurs projets d'illumination de l'Obélisque de la place de la Concorde pour l'un et du boulevard Raspail pour l'autre. J'apprécie cependant que les uvres de Jakob Gautel et de Jason Karaïndros existent fortement tout en apparaissant que faiblement. De cette façon et sans cet esprit de conquête caractéristique de la publicité, elles participent pleinement de l'espace public démocratique. Du reste, les gestes, les inventions, les petits papiers ou les lumières de Jakob Gautel et de Jason Karaïndros ne sont que sur-ajoutés à l'espace public, ils font partie intégrante de cet espace, à tout le moins ils font figure d'éléments détournés de celui-ci. Je me souviens de l'une de leurs dernières uvres, réalisée en Irlande en 1996 dans le cadre d'une exposition d'art public dans laquelle je leur avais demandé d'intervenir. Jakob Gautel et Jason Karaïndros avaient remarqué les inscriptions en grosses lettres blanches sur le bord des rues, inscriptions destinées à alerter les passants distraits du danger lié à l'inversion du sens (pour nous Continentaux) de la circulation automobile. Aussi décidèrent-ils d'ajouter aux traditionnelles formules (" LOOK LEFT " ou " LOOK RIGHT ") quelques interpellations de leur invention. C'est ainsi qu'un beau matin pluvieux de mars fleurirent ça et là de véritables " poèmes en une ligne " avec lesquels la réalité environnante donnait l'impression d'entrer en conversation. A un arrêt d'autobus le piéton pouvait lire " WHAT'S LEFT ? " ou " WHAT'S RIGHT ? ". Au début d'un passage clouté, c'était un " NEVER LOOK BACK " et plus loin un " LOOK UP " . Avec une succession de guirlandes lumineuses installée dans la rue principale par l'artiste américain Felix Gonzalez-Torres, c'était là l'intervention la plus " naturelle " de l'exposition. La confusion était telle entre l'uvre et la vie, qu'on se prenait à douter de la nécessité de la première. Et pourtant, quelque chose comme l'aile d'un ange humain, bienveillant et facétieux, battait au-dessus de la ville. L'art n'était plus une chose ajoutée à la cité, il en était le prolongement, l'émanation. L'uvre était comme l'expression d'un devoir d'imagination accompli. Paris, mardi 11novembre 1997. |